dimanche 15 février 2015

Escarmouche




C’est le 33e patient qu’elle trie aujourd’hui. 

L’infirmière ne laisse pas paraître que la banalité de la plainte principale l’ennuie un peu : douleur traumatique à l'épaule. Elle trouve plutôt son plaisir dans le sentiment du fait accompli, ainsi que les quelques blagues habiles sur l’austérité néo-libérale et le « régime » du bon Dr. Barrette, qui lui soutirent un rire sonore. 

Excédée que tous ses patients enrhumés et distraits lui crachotent au visage, elle porte un masque d’octobre à avril. Sa banque de maladie est déjà vide, et cette année le vaccin contre l’influenza s’est avéré de la même utilité prophylactique que le bois de noisetier. 

Ses grands yeux noirs plissent d’un sourire affable. À lui seul ce regard initie la guérison. Déjà, il veut dire « vous êtes au bon endroit, on va sous soigner ». Après quelques années passées à l’urgence, elle a déclaré forfait. 


Elle s’était donc délestée du poids d’un système défaillant qui ne lui appartenait plus, pour ne garder que l’essentiel : l’empathie et le rire.

Mon patient est renfrogné. Depuis ma civière, il me tend son doigt qui dépasse de sa mitaine/gant, sorte d’hybride que je croyais disparue en même temps que le décorum, le tic-tac-toe et la Pie-grièche migratrice du Québec. Je pince le saturomètre sur le doigt que laisse poindre un lainage gris aux mailles usées. Il se frotte les espadrilles blanches l’une sur l’autre, sous l’emprise de la douleur.

— Je vais prendre ta carte d’assurance-maladie.

Il tire péniblement son portefeuille à velcro à l’aide de la chaînette qui le rattachait à la ceinture. Il en sort sa carte qu’il me remet.

—À quelle heure c’est arrivé? demande l’infirmière.

—20h30. Pacioretty venait de scorer. Moi pis mon coloc on s’est un peu tiraillé. Pis c’a m'a fait vraiment mal dans l'épaule.

Je me contente de sourire, satisfait du résumé de l’événement que mon patient venait de faire à l’infirmière. 

J’ai en tête les deux bougres candides dans leur salon encombré de bouteilles de bière vides et de boîtes de pizza vides. Ils n’avaient sans doute pas changé depuis le secondaire : chemisiers entrouverts, t-shirts à l’effigie de band rock, cheveux longs et manteaux de jeans. 


Une fois leur journée d’ouvrage abattue, ils se retrouvaient dans leur 4 et demi pour jouer à Assasin’s Creed les soirs où il n’y avait pas de game. 


Ils y coulaient des jours heureux, pas pressés d’embrasser tout ce qui allait faire de leur vie, celle d’un adulte. Une fille, peut-être, allait opérer sur eux un changement inopiné. Mais les filles à la trentaine bien sonnée étaient ailleurs que dans leur salon d’où ils ne sortaient pas souvent. 

La porte s’ouvre avec célérité sur un homme dans la quarantaine. Chauve, l’air malin, il élève en même temps qu’un sourcil, un gros doigt menaçant à l’attention de l’infirmière :

— Ça fait quatorze heures que j’attends. Qu’est-ce qu’il faut faire pour voir un médecin?

— Monsieur, on a beaucoup d’attente. C’est très occupé. On fait du mieux qu’on peut. Les médecins …

Il n’attend pas la réponse et sort précipitamment. L’infirmière hausse légèrement les bras qui lui étaient tombés le long du corps, comme pour dire « c’est pas juste ». Elle soupire, exaspérée, ce qui fait pouffer son masque chirurgical. Lorsqu’elle se laisse choir lourdement sur son banc à roulette, c’est un peu comme si ses yeux s’étaient éteints. Et je n’y retrouve plus ce rire qui les faisait plisser.

Continuant de vociférer, criant à l’incompétence, le patient furieux fait fi du regard réprobateur que lui jette la salle d’attente bondée. Des éclopés murmurent, la jambe en l’air dans leur chaise roulante. Le front des migraineux retrouve la paume de la main qu’ils avaient quitté le temps de jeter un œil mi-clos sur la canaille. Ceux qui souffrent de douleur abdominale continuent de s’en foutre puisqu’ils se foutent bien de tout, eux, recroquevillés dans leur banc, envahi par le mal. 

L’agent de sécurité s’amène depuis la distributrice à billets de parking, alerté par les éclats de voix. L’homme fait exprès de soutenir son regard, comme pour le braver. L’agent de sécurité le regarde simplement s’éloigner, avec un air bonard qui l’invite à se ressaisir. Mais, cela semble l’attiser davantage. L’homme en rogne, se met à longer les baies vitrées comme un fauve, dans un aller-retour incessant.

On nous indique de nous rendre à un cubicule. Nous franchissons donc les portes vitrées avec notre patient sur notre civière. C’est à ce moment que l’homme, furax, fait volte-face. Il veut entrer à nouveau voir l'infirmière, mais l’agent l’en empêche. S’ensuit alors une bousculade. Ils se prennent d’abord par les épaules, caducs. Puis, ils tombent à la renverse. Ce qui semble surprendre le type, qui n’avait pas nécessairement prévu une telle suite. Mais, comme il avait lui-même monté l’histoire, il ne pouvait plus faire marche arrière. D’ailleurs quand je l’ai pris à bras le corps par-derrière, pour le retourner sur le côté, et ainsi l’enlevé de sur l’agent sur lequel il était étalé de tout son long, il n’a pas trop résisté. Juste un peu, par orgueil peut-être. Mon partenaire s’était jeté sur les jambes pour qu’elles ne ruent pas le pauvre agent alors qu’il peinait à se relever. 



Moi, mon cœur bat si fort qu’il me martèle tout l’intérieur jusque dans le cartilage des oreilles qui doivent être rougies par l’effort.


Sachez d’abord que l’escarmouche n’est jamais élégante. Même si certains profitent d’une souplesse étonnante quand ils nous font la démonstration de leur ceinture noire sur les amphétamines, une bagarre est généralement moche et vulgaire, et n’a rien à voir avec celles qu’un cinéma à grand déploiement nous a déjà offertes. Il est souvent question de corps qui tanguent maladroitement sous l’effet d’hormones surrénaliennes, de bras qui s’entrecroisent comme le font les boxeurs fatigués et d’une tête que l’on essaie d’agripper afin d’empêcher de se la prendre dans les dents, mais qui esquive tout de même émergeant d’entre le corps et le bras, un peu comme celle d’une tortue. Plus encore, il s’agit de frottements de cheveux ébouriffés, de coups de semelles de caoutchouc, de postillons puisque trop prêts et de téléphone portable qui s’enfonce dans les côtes parce qu’on l’avait laissé là, dans la poche de la chemise. 


Ad’yoye donc.


Forcément, dans un milieu hospitalier, l’intervention se solde par une formidable pyramide humaine, afin de neutraliser l’amas de hargne.

En dehors du contexte d’intervention usuel où l’on est habituellement épaulé par le service de police, on le voit venir le brasse-camarade, mais on n’y croit jamais vraiment d’un prime abord. 


C’est ce qui nous coûte cher, parfois. Parce qu’il s’organise si vite, on en est encore à trop espérer de la nature humaine, cette nature qui est la nôtre, quand pourtant elle nous saute à la gorge. 


Ça vous laisse pantois, outré et ankylosé. Cette distance entre ce parfait étranger et nous, est telle, qu’elle devrait nous prémunir de se faire détester à ce point, mais ce n’est pas le cas. Même après ça, sur le coup, on ne le déteste pas le malotru, on est seulement sur le choc, et piteux. C’est la surprise et cette riposte adrénergique qui nous laissent ainsi, déchus, comme une proie. C’est comme ça que j’imagine qu’il se sent, l’agent de sécurité, à son air hébété.
Je vois l’infirmière qui secoue la tête à travers la baie vitrée, découragée. Une rixe, si violente soit-elle, ne l’offense plus, mais la désole plutôt. La salle d’attente nous observe stupéfiée. Même le gars à la douleur abdominale s’est laissé distraire du mal qui le tenaillait l’espace d’une minute, avec son « chapeau » à la main, modeste réceptacle à vomi (on l’appelle ainsi, et que les néophytes ne s’y méprennent pas : ça va mal en Santé mais on n’est pas encore contraint de vomir dans notre chapeau, on nous distribue gentiment quelque chose pour ça). Or, tous nous entendons pour dire que c’était pas de gaieté de cœur que nous nous étions affalés sur le parquet afin de sortir notre collègue du pétrin : le Bro Code l’exigeait. Et juste à ma gueule pétrifiée, ça se voyait tout de suite que j’étais mal. 


Je n’arrivais pas à faire celui qui est habitué de se colletailler, comme si j’en revenais moi de me chamailler, juste avant. 



Disons-le, il faut faire de notre mieux afin que ça ne nous colle pas à la peau, toute cette violence. Ça serait, un peu comme le reste d’ailleurs, pas très bon pour notre santé.

— Ça va men? me demande mon patient, empathique demeuré coi dans notre civière de laquelle il s’était redressé pour regarder.

— Oui, dis-je d’une voix étouffée en me tenant les côtes, de retour auprès de lui.

Dans ces cas-là, nous complétons parfois un rapport complémentaire dans notre petit bureau, assis sur les quelques chaises rafistolées de l’édifice, celles dont plus personne ne veut et que l’on nous refile. Mon partenaire, qui veut bien faire, cherche toujours à rédiger des rapports créatifs, dans une langue tout de même correcte. Cette fois, il s’est appliqué à nous dérider bien comme il faut : «
nous sentons raplapla suite à ce rififi »…Mon partenaire est un vrai con, dont je ne passerais pas une seule minute.  





mercredi 5 novembre 2014

La mince ligne




«Véhicule 241- 2,4,1, priorité 3, masculin 41 ans, problème de comportement »

Une petite femme nous ouvre timidement la porte de la maisonnée. Elle parle d’une voix basse, comme si quelqu’un faisait la sieste. La porte, qu’elle retient d’une main molle, n’est pas complètement ouverte, ce qui fait que nous restons plantés sur le tapis « Bienvenue ».

— C’est pour mon fils.

— Très bien, sait-il que nous avons été appelés?

— Oui, il vous attend.

Elle sort avec nous sur le pavé, guillerette, afin de nous expliquer ce qui en est. Son fils est en proie à des psychoses ponctuelles et bénignes. Avant ces épisodes fâcheux, il gagnait bien sa vie. Il occupait un emploi respectable. Il y était apprécié et primé régulièrement. Elle ressent le besoin de perpétué la mémoire des beaux jours, pour nous ouvrir l'esprit avant la porte.

— Mon fils est un homme très intelligent.

Selon ses dires, son fils se heurte très souvent à un milieu hospitalier condescendant lorsqu’il ne va pas bien. Selon elle, ces préjugés défavorables semblent exacerber ses psychoses et alimenter une agressivité. Elle répète qu'elle le connait, qu'il n'est pas méchant, qu'elle le comprend, «elle». 


Nous entendons son cri du cœur, qui est celui d’une mère inquiète. 


Même si nous recevons ses requêtes à grands coups de hochements de tête formels, et que nous lui accorderons d’emblée le bénéfice du doute, il est clair qu'en aucun cas, nous ne ferons d’entorses à notre sécurité. Mais, nous avons plus d’un tour dans notre trousse.

— On va aller y jaser, ça va ben aller.
Notre moue, paternelle et rassurante, parvient finalement à la convaincre de nous ouvrir la porte sur ce qu’elle a de plus cher au monde.
Le type dans la jeune quarantaine habite dans le sous-sol, chez sa mère. L’odeur de marijuana et le désordre qui y règne rappellent la chambre d’un étudiant. Dans un coin, deux vivariums improvisés sont côte à côte. Le premier héberge des souris à la santé vacillante. Elles ont une vue imprenable sur leur voisin immédiat et prédateur naturel : un énorme serpent inerte est entortillé dans le second. Les trois ordinateurs qui trônent sur un bureau font toute la largeur du salon et valent plus, à eux seuls, que tout le mobilier.

— Salut!! s’empresse-t-il de nous crier alors que nous achevons à peine de dévaler les escaliers.

Il nous attend au fauteuil, les mains sur les accoudoirs, comme sur un trône. On dirait qu’il tente de se contenir. Mais le corps et la main, rétifs, le trahissent. Ses cheveux gras tombent devant ses yeux en de lourdes mèches qu’il laisse lui voiler le regard, comme si c’était l’ultime façon pour lui de se terrer loin du monde extérieur, de tout ce qui l’effraie. Son teint laiteux laisse deviner un confinement volontaire. Les multiples couches de vêtements ne parviennent pas à masquer sa maigreur et laissent tout de même poindre des protubérances osseuses. 


Quand le mal de vivre prend toute la place, il peut usurper toutes les dispositions secondaires, telles la motivation ou l’audace. 


Plus aucun procédé n’est passif. La respiration peut devenir consciente, de même que les battements du cœur que l’on percevra plus soutenus, qui martèlera près des tempes, dans la gorge. La moindre entreprise, comme l’alimentation ou l’hygiène, soutirera toute l’énergie que l’on s’employait à ménager. Les réserves jamais renflouées se solderont toujours sur une dette, jour après jour, jusqu’à ce que l’on attrape une main tendue.

— Salut, que je lui réponds du même enthousiasme.

— Désolé de vous déranger les gars!

— Tu nous déranges pas du tout. Ça ne t’embête pas que je te tutoie.

— Non! rigole-t-il. C’est un rire déjanté, exagéré.
Il m’explique qu’il craint que des gens qui l’ont dans sa mire ne le tabassent. Il avoue ne pas dormir depuis une semaine. Avec l’insomnie, l’anxiété devient ingérable et insoutenable. Il œuvre depuis peu à titre de consultant pour des firmes privées. Il semble se mettre beaucoup de pression au travail.

— Je suis correct là? Tu me trouves correct? Je veux pas de problème.

— Oui je te trouve très correct.

— OK merci! Désolé de te déranger!

Alors, il me livre prudemment, ses plus récents déboires. Sautant du coq à l’âne, il me parle de formules mathématiques, d’astres, de plans de vérifications, de missions et de géologie extraterrestre. Puis, il m’explique comment il s’emploie à prémunir le matériel informatique des tempêtes solaires. J’avoue ne pas le suivre et y percevoir des symptômes évoquant ceux d’une psychose.

Tout au long du transport, il est agité de tics. Par moment, il panique, s’excusant, répétant qu’il ne veut pas d’ennuis. Chaque fois, je me montre rassurant et déporte son attention.
— Ça fait combien de temps que t’es consultant?

— 6 mois. Je veux pas vous faire de marde. S’cusez-moi de vous déranger les gars?

— Ben non voyons!

À l’avant, j’entends sa mère, elle insiste sur le fait que c’est un homme doux. Que des soins lui sont nécessaires dans un centre de soins psychiatriques. Mais elle explique que, comme il est plutôt réfractaire à l'idée de s’y faire conduire et que ce n’est qu’une fois qu’elle ne lui laisse plus le choix qu’elle fait appel aux services, il tombe chaque fois dans les dédales bureaucratiques du système de santé. Il est alors contraint de se rendre à l’hôpital d’appartenance la plus près. Elle déplore que cette dernière ne soit pas parfaitement adaptée aux besoins de son fils et appréhende une mauvaise prise en charge. Elle semble avoir conserver le souvenir amer d'une pénible expérience. Il faut dire que j’ai vu plus d'une maman ourse se braquer contre des soins jugés inadéquats, se rebiffer contre le personnel soignant, refusant obstinément de leur accorder leur confiance par peur, par amour. Mais, cette dernière est calme. Bien qu’elle espère pour le mieux, elle se laisse malgré tout porter vers l’aval.

Dans la cabine de soins, mon patient renchérit sur ses angoisses à propos des tempêtes solaires. C’est une peur grandissante et il se dit incapable d’en détacher son esprit, y pensant jour et nuit. J’aimerais l’apaiser, mais je n’ai malheureusement rien à lui dire au pauvre gars, n’y connaissant strictement rien en tempête solaire. Lui, semble selon moi avoir passé quelques heures sur Wikipédia à démystifier le sujet. Je lui conseille alors humblement de délaisser internet, si cela est anxiogène. Il se contente de sourire. C’est un sourire empreint d’une résignation tranquille. C’est le moment où je dénote le plus de lucidité depuis notre rencontre.

Tout en discutant avec lui, j’éprouve une réelle empathie. Nombreux sont ceux qui ne peuvent émerger du cauchemar en s’éveillant. 


On réalise trop peu le privilège qu’est celui de se promener allègre dans la réalité, en plein contrôle de celle-ci.


Une fois à l’hôpital, on le prend en charge comme un oisillon tombé du nid. Les infirmières de l’évaluation et de l’aire de traitement s’échangent un rapport verbal teinté d’humanité et avec le préposé aux bénéficiaires attitré à la psychiatrie, qui en a vu d’autre, le couvrent de bons soins. Ils l’accueillent comme s’il faisait son entré dans un bed and breakfast et ç’a quelque chose de rassurant. Je ne dénote pas la moindre arrogance, ni l’ombre d’un mépris, ni même d'infantilisation doucereuse. Sa mère est soulagée.
Je leur serre la main avant de les quitter. Et c’est là qu’elle me tend une carte, les lèvres pincées. 



Son regard d’un bleu mouillé contient toute la fierté qu’une mère peut ressentir, et l’amertume qui vient avec celle qui n’est plus d’actualité. Chacune des ridules qui l’encadrent représente vaillamment un tracas et la candeur qu’il a évincée.



— Voilà. C’était là qu’il travaillait, mon fils.

On pouvait y lire : « Canadian Space Agency-Agence spatiale Canadienne, bureau de liaison NASA ». Juste en dessous se trouvait le nom de son fils ainsi que son titre et ses coordonnés.

Il y a cette mince ligne que certains traversent, malgré eux. Nul ne peut se targuer de se tenir du côté convoité, pour de bon.