mercredi 22 janvier 2014

Pouce préhenseur




«Véhicule 241, 2-4-1, priorité 0, masculin 71 ans, inconscient, respiration agonale »


C’est une belle maison en bois rond perchée un peu plus haut. Située dans un quartier hétéroclite, elle est la seule en son genre. Son immense allée bordée de pins enneigés évoque celle d’un chalet alpin.

Le verglas qui martèle le capot de l’ambulance étouffe le bruit de l’avertisseur sonore tandis que nous reculons dans l’entrée sinueuse.

Lorsque nous annonçons notre arrivée à la répartitrice médicale d’urgence, nous n’attendons pas sa confirmation pour enfiler nos imperméables et s’extirper du véhicule. Nous nous doutons que l’appelant est toujours en ligne, épaulé par un répartiteur qui tente de l’apaiser afin qu’il exécute quelques manœuvres simples. Il est facile d’imaginer que la conjointe, le partenaire de chasse ou le beau-frère est probablement en train de vivre des moments angoissants et qu’il se raccroche au combiné à deux mains, comme à un mât sur une mer houleuse.



Dans les cas comme celui-là, lorsque le problème est fondé, il y a de quoi se presser un peu, car chaque minute qui s’écoule s’inscrit dans une probabilité implacable.



J’attrape la bonbonne d’oxygène tandis que mon partenaire empoigne trousses et moniteur. Nous nous partageons le fardeau pour gravir l’escalier glacé menant au porche couvert. Nous frappons et entrons sans attendre.

Dégoulinants, nous foulons avec précaution la céramique glissante de la maison à la décoration rococo. D’épais rideaux de velours côtelé attachés par des cordons dorés, une statuette de lion en marbre, un portrait de chiens qui jouent avec des chats qui jouent avec des pelotes de laine.

Un « c’est par ici !» fuse de l’une des pièces du fond. Suivi d’un « ils sont là, ils sont arrivés! » que nous devinons à l’attention du répartiteur médical d’urgence.

Mon patient est couché dans son lit, inerte. L'homme dans la jeune quarantaine qui l’accompagne dépose le combiné de téléphone pour reprendre la main de celui qui semble être son père. Son front perle de sueur, il est en nage. Je lui témoigne mon intention de prendre sa place, pressant une main sur son épaule. Avec le temps, nous avons appris à mettre juste ce qu’il faut de pression sur les épaules des gens pour les inciter à lâcher prise, à nous faire confiance sans qu’ils aient l’impression d’être cette petite chose nuisible que l’on écarte. Une main valeureuse, qui vibre de bonnes intentions et que nous devons parfois accompagner d’une moue sympathique. Il s’écarte se plaquant contre la porte ajourée du placard. Il envoie son épaisse chevelure noire en arrière laissant traîner ses mains contre sa nuque un instant. Il me fait penser à Elvis. Il est à la fois soulagé et angoissé.


Cette expression ambivalente, je l’ai vu s’attarder des milliers de fois sur les visages. Et je ne saurais dire dans l’immédiat laquelle de ces deux émotions est justifiée.



—Allez Papa! fait-il. Je l’ai trouvé comme ça!


Il est très mal, le pauvre. Plus que son père qui lui n’a pas d'émotion équivoque, ni peur ni angoisse.

Il ronfle. Je prends un pouls à la carotide. Sa peau est froide et moite. Il ne réagit pas aux stimuli douloureux.

—J’ai un pouls. Il a des problèmes de santé votre père?

—Il prend plusieurs médicaments. Le fils est dans tous ses états.

Il a du mal à se recentrer mais tente de faire son mieux.

—Le cœur, diabète, pression?

—Le cœur oui, le diabète aussi. Il a eu un cancer il y a deux ans…

Je sais qu’une fois la deuxième chance accordée, chacun en fait bien ce qu’il veut. Mais dans le ton qu’il prend, je décèle une supplication secrète et réprimée : cela ne peut pas être l’ultime retour du balancier. Pas tout de suite. Je ne connais pas leur jolie histoire. Je n’en connais ni les hauts, ni les bas, pas plus que les tabous. Mais toutes les histoires sont belles, dans leur véracité et dans leurs élans.

Sur la table de chevet, on a encadré la photo d’une dame qui devait sentir bon le Chanel. On a ajouté au cliché un effet de brume céleste auréolant son visage, ce qui m’indique un deuil passé, probablement douloureux. On leur faisait peut-être un prix pour les signets et quelques agrandissements de photos.



Les deuils sont insensibles à toutes doléances, se pressant les uns contre les autres, latents.




Ils surviendront à un moment comme à un autre. On voudrait bien s’assurer d’un répit, mais parfois ils s’enchaînent brutalement.

Nous sortons notre matériel. Saturométrie, oxygène, glycémie.

—Il s’est plaint d’un malaise? À quand remonte votre dernière conversation?

—Ce matin, tout allait bien.

Il se balance, les doigts entrelacés, il fléchit les genoux puis se redresse. C’est peu supportable cette attente, je le sais bien.

—Glycémie 1.4.

Mon partenaire annonce notre découverte d’un ton léger, presque amusé : une hypoglycémie. Ce problème, nous le réglons bien simplement la plupart du temps, telle une formalité. Le fils élève un sourcil, inspirant profondément. C’est qu’il perçoit, lui aussi, la pointe d’amusement dans l’œil et l’atmosphère qui se lénifie. Mon partenaire sort la seringue de solvant et décapsule le contenant qui contient la pastille à dissoudre. J’y injecte le contenu.

Puis il y a ce moment éphémère, d’une absurdité magnifique. Alors que mon patient ronfle, inconscient, sous les yeux de son fils atterré, je me mets à frotter vigoureusement la petite fiole entre mes deux mains, comme si je tentais de faire du feu.

Je jette un œil curieux au fils. Celui-ci se cambre, interrogateur. J’avoue y prendre goût et savourer cet instant atypique où l’on arrête tout, le temps d’un étrange rituel païen. Évidemment je résiste à l’idée de murmurer une quelconque incantation. Penché en avant, un tantinet persifleur, je roule frénétiquement le contenant cylindrique entre mes paumes tendues affichant ce petit air qu’ont parfois les oncles espiègles. Voilà, je constate que c’est prêt avant de franchir cette mince ligne qui sépare la rigueur du zèle. J’emplis ma seringue pour injecter son contenu dans le bras bien en chair que j’empoigne fermement.

—On donne un médicament à votre père, ça devrait aider.

C’est bon de voir les épaules du fils se voûter dans un soulagement à peine perceptible tandis que j’injecte l’agent hyperglycémiant. Mon partenaire part chercher l’équipement et étendre un peu de sel sur l’allée glacée pour faciliter l’évacuation.

—Vous pouvez aller chercher tous ses médicaments. Ça serait bien d’avoir ceux qu’il prend pour le diabète avec s’il y a lieu, l’insuline et le petit carnet.

Je lui aurais demandé d’aller préparer un renversé à l'ananas qu’il se serait exécuté avec le même enthousiasme. C’est l’espoir qui le porte. Non seulement il vient d’apprendre qu’il y a une solution aux maux de son père, mais il peut également se rendre utile après une attente stagnante qui laissait présager le pire.

Il ne faut que quelques minutes pour que notre patient reprenne conscience, peu à peu. Le fils revient au même moment avec son sac remplis de médicaments. Il voit son père cligner des yeux, engourdis. Il se presse contre lui, essuie ses larmes. C’est qu’il croyait ne jamais plus pouvoir plonger son regard dans le sien. Bien que celui-ci, comme le regard de bien d’autres papas, ne soit légèrement indifférent et un peu lourdaud et qu’il n’est peut-être jamais exprimé clairement l’amour paternel, il aime sans doute s’y réfugier comme dans une forêt enneigée et silencieuse. Il pourra y retourner à souhait, encore quelques années peut-être.



Le fils nous jette un regard à travers ses larmes. Je ne sais trop s’il s’agit de reconnaissance ou d’incrédulité.



Il faut avouer que les résultats après une injection de ce médicament sont toujours très satisfaisants. D’autant plus lorsqu’il est question de passer de l’état d’enveloppe corporelle vide, indifférente aux sommations que lui font ceux qui l’aiment de revenir à la vie, à l’état d’habituel père pragmatique qui lance tout bonnement qu’il a froid, qu’il veut ses bas de laine.

—Là, grogne-t-il, les pointant de son gros doigt afin d’orienter les recherches du fils.

Inconscient de tout l’émoi qu’il vient de causer, il a simplement l’estomac un peu retourné. Le fils s'active ouvrant un à un les tiroirs de la commode, encore ébranlé.

Nous l’installons dans la civière-chaise. Bien que barbouillé, il est suffisamment conscient pour rester assis. Nous lui donnons un tube de glucose en gel avec les indications d’en avaler le contenu en entier. Il s’exécute grimaçant, sapant le contenu sirupeux les yeux mi-clos.

Une fois à l’hôpital, le fils, visiblement ému, s’approche de mon partenaire afin de lui témoigner toute sa reconnaissance par une chaude accolade. Ce dernier, pris de court, hésite un instant dans une disgrâce qui me fait pouffer. Il se range finalement du côté opportun, pour se laisser attraper par les bras du gaillard.

Le geste crucial de notre intervention tenant surtout du pouce préhenseur, qui dans une flexion a appuyé sur le piston d’une seringue, nous sommes un peu mal à l’aise face à cette marée de gratitude. Puis, nous n’avons pas l'habitude des remerciements, nos patients étant la plupart du temps beaucoup trop mal en point ou préoccupés pour penser à nous remercier. Humbles dispensateurs de services de l’État qui leur sont dus et auxquels ils ont amplement contribué, nous ne sommes que le maillon d’une lourde et coûteuse chaîne.



Puis, ça serait injuste de se rouler dans la gloire d’un autre: celle d’un gars dont on n’a jamais entendu parler qui a travaillé avec acharnement dans son labo pour synthétiser une hormone hyperglycémiante.


Mais, quand il se dirige vers moi pour me donner le même traitement à la fois tendre et viril et qu’il me tend les bras, j’ouvre les miens en gloussant. Puis je les referme chaleureusement, me laissant prendre au jeu, saisissant toute la fraternité que l’instant peut m’apporter. C’est une accolade de Vikings glorieux et nous en rigolons tous les deux.

Afin que n’arrive pas ce malaise qui accompagne parfois les étreintes qui s’éternisent, je m’écarte laissant mes deux mains sur ses épaules que je tapote fermement. Soutenant son regard qu’ont ceux qui ont vaincu, j’ajoute que je suis bien content d’avoir pu aider à ma façon.

En fait, c’est ce que je ressens, sans frime.

Aujourd’hui je me suis rendu utile.

vendredi 20 décembre 2013

Code 9


                                               


«Véhicule 241, 2-4-1, priorité 0, masculin, 61 ans, arrêt cardio-respiratoire.»

Sitôt entré dans le cossu bungalow, je m’agenouille auprès de l’homme. Inerte, il me fixe des ses yeux vitreux. Son expression faciale est neutre et figée et c’est sans doute douloureux de le voir ainsi lorsqu’on le connaît bien et que l’on a partagé avec lui une partie de cartes ou pire encore, son lit. Il est glacé. « Pas de pouls ». Ses pupilles sont dilatées, il ne respire plus. Mon partenaire colle les électrodes de défibrillation sur le thorax de l’homme. Je lance une analyse de son rythme cardiaque : pourrons-nous défibriller son cœur, afin qu’il reprenne un battement efficace? Le signal sonore est suivi d’un implacable « choc non conseillé ».

J’ouvre sa bouche : des vomissures. J’essuie mes gants visqueux sur une serviette de bain gisant au sol afin que la tige de succion ne me glisse pas des doigts. Je succionne tout ce qui se trouve dans sa bouche, puis lui insère dans la gorge la canule oropharyngée que mon partenaire m’avait habilement lancée entre les genoux. J’ai conscience que, vus de l’extérieur, mes gestes sont d’une brutalité effarante, mais dans les circonstances, c’est un devoir de dégorger et de masser la chair de cet homme. Parce qu’en ces gestes cinglants et dépourvus de grâce, la famille a déjà mis tous ses espoirs.

Sa fille larmoyante se met à crier :

—Couvrez-le! Mais, couvrez-le! Non!! Ce n’est pas possible! Non!!

Mon partenaire jette rapidement une couverture sur le sexe dénudé du patient et me porte un regard entendu, me s
ignalant qu’enfin ce qui devait être fait, est fait.


On ne choisit pas le moment de notre mort. Je suis persuadé que si l’homme avait choisi sa mort, il aurait pris soin de remonter son pantalon, pour ensuite s'affaler au sol, en sortant des toilettes.



Il aurait ainsi évité de prosterner son cadavre nu devant sa fille et son gendre. D’autant plus que de son vivant, ce pauvre homme souffrait-il peut-être d’une pudeur extrême. Mais peut-être que mon esprit, vagabond indomptable, prête des allures trop sobres à cet homme au pénis dénudé. Puisque, bien
que soyons engagés dans une brève promiscuité physique lui et moi, haletant dans son visage, humant son parfum carnassier, devinant l’odeur de son petit déjeuner à moitié digéré et dégoulinant de toute ma sueur sur son front, nous ne nous connaissons pas.

Je poursuis les compressions thoraciques, parce que, ce qu’elle veut, la famille, ce n’est pas le salon funéraire. Ce qu’elle veut, c’est retrouver son père. Et je lui enfonce le thorax bien comme il faut, ignorant les craquements de ses os affaiblis par l’ostéoporose, qui se fracturent sous la paume de ma main. Mon énergie n’a d’égal que la rigueur qu’exige un devoir accompli, puisque contrairement à la famille qui piaffe, qui se balance d’impatience, qui se tord les mains d
ans un ultime appel au miracle, murmurant des « alleeeez », des « s’il-vous-plait! », moi, je n’ai aucun espoir, je sais qu’il est déjà trop tard.

Je tente une analyse de son rythme cardiaque. Mon moniteur défibrillateur se charge : « Choc conseillé ». Eh ben, si monsieur insiste… Je choque! Bang, mon patient se soul
ève un peu de terre en un spasme tonique, comme dans les films. 



Je n’y peux rien, je sursaute à chaque fois.


Mon partenaire m’indique que le matériel d’intubation est près. Il s’installe à la tête du patient puis aspire des vomissures à l’aide de la succion portative.

—Donne-moi deux insufflations.

Il lui empoigne le menton avec son doigt, pince sa langue avec son pouce, et lui soulève la mâchoire légèrement vers le haut. Il enfonce le long tube dans sa gorge. La fille du patient se détourne, franchement dégoûtée. Le jeune policier stupéfait, n’a pas le réflexe d’emmener en retrait, la fille larmoyante. «Aucune résistance, j’enfonce lentement à deux doigts, gonflement du ballonnet proximal, gonflement du ballonnet distal, les pilotes sont testés… ». Et nous ne nous apercevons pas que nos mots froids et méthodiques sont porteurs, bien malgré eux, de la banalité d’une répétition trop bien apprise.

On dirait bien que le pauvre homme a bien envie que tout ce bordel s’arrête net, mais nous ne lui laissons aucun répit. Je masse, encore et encore la poitrine de l’homme, qui semble bien résolu à ne donner aucun signe de vie.

—Je choque!

À quoi bon s’acharner? Mais c’est qu’on y croit un peu à l’immortalité, étant presque parvenu à domestiquer la mort. 



On pense que l’on a finalement éliminé toutes traces de cette perverse sournoise et menaçante.




Il faut se préparer à l’évacuation. Un policier m’amène ma planche dorsale. Nous tournons le patient sur le côté, puis sur la planche:

—À mon compte, 1,2,3, on tourne.


Il était à la salle de bain de l’étage supérieur. Nous descendons par une petite cage d’escalier. Et comme l’homme avait dans ses gênes, la promesse d’un six pieds deux pouces généreux, ses pieds dépassent légèrement de la planche. Comme nous sommes incapables de passer pieds premiers, une telle rotation de notre planche étant impossible, nous entamons la descente de l'escalier tête première. Le patient glisse sur la planche et sa tête me rentre dans l’abdomen.

—Ça va! m'écrié-je d’une voix étouffée, ça va.

La lourdeur de la charge me surprend, ayant sous-estimé le poids de l'homme. Les policiers en ont plein les bras avec l’oxygène et le moniteur défibrillateur, de sorte que je dois ouvrir moi-même la porte restée fermée, j’appuie la planche sur ma cuisse et tends la main gauche derrière moi pour ouvrir la porte. 

Au moment de passer dans l’embrasure, nous nous rendons compte vite fait que ça ne passe pas. La seule façon d'y arriver est de mettre la planche en position debout sur la deuxième marche de l’escalier pour se permettre de passer le coin du mur, de sorte que le patient se retrouve sur ses pieds, dans la disgrâce la plus totale. Les courroies de l'appuie-tête empêchent sa tête de pendre lourdement. Puis, la tubulure de l’oxygène se coince dans le fer ornemental de la rampe d’escalier.

Je demande au policier de passer entre la planche et le mur, de dégager la tubulure et de retourner en arrière. Tous, nous attendons, en équilibre, dans un concert de souffles rauques, que la tubulure soit libérée. Le policier s’étire, tentant d'atteindre la tubulure coincée, grimaçant.

Aussitôt la source d’oxygène décoincée, nous dévalons l'entrée pavée à petits pas serrés, ruminants, pour enfin arriver à la civière. Tremblotants, nous y déposons notre planche. Dès lors, je me remets en position, afin de poursuivre les compressions thoraciques.


En route, alors que je poursuis le massage cardiaque à l’arrière du véhicule ambulancier, debout, genoux fléchis, un virage brusque me propulse contre la vitrine du rangement à pansements. J’ai à peine le temps de mettre la main entre mon visage et la porte. Le coup est dur.

—Désolé, hurle mon partenaire avant de houspiller l’automobiliste hébété qui s’est jeté devant lui, ne sachant plus comment réagir aux sirènes.

Je reprends mes esprits et poursuis aussitôt les ventilations. Le policier ahuri me prend par l'épaule:


—Ça va?

—À merveille.

En arrivant à l’hôpital, nous entrons avec le patient dans la salle de réanimation. Le médecin nous
atten
d, ainsi que deux infirmières et un inhalothérapeute. À peine le patient déposé sur leur surface de travail, le personnel médical décide d’arrêter les manœuvres: il n'y a plus rien qui puisse être fait.

Mon partenaire pousse du pied la civière vers l’extérieur, retenant à peine son exaspération. Je retire un gant violemment, essoufflé, suintant, pour chercher la carte d’identité du patient au fond de ma poche. Tant de mal pour ce résultat. Même s’il en va ainsi la plupart du temps, c’est
un peu décevant à chaque fois.



Nous ne comptons pas trop là-dessus, mais secrètement, nous voudrions bien la redonner, la vie, comme au cinéma. Mais sauf ses rares fois, où nous accomplissons l'improbable, à la fin, nous n'y croyons plus vraiment.


Les membres de la famille arrivent en trombe. Je les dirige dans un petit salon où l’on attend les terribles nouvelles, où l’on apprend que notre vie va changer pour toujours, ou peut-être q
ue l’on aura besoin d’antidépresseurs. Je leur dis qu’une infirmière viendra les voir sous peu. Ils me remercient larmoyants. Je sais qu’ils viennent de perdre leur père. Eux ne le savent pas encore. C’est pourquoi je ne dis rien, accepte leur remerciement et sors.

Je prends ma planche dorsale, l'appuie contre le mur de la salle cloisonnant le petit salon pour la décontaminer et salue des collègues qui entrent avec un patient en difficulté respiratoire.

J'entends les pleurs lorsqu'ils leur annoncent que «tout est fini».


Je soupire en astiquant ma planche.