jeudi 6 septembre 2018

LA question

photo libre de droits, Library and Archives Canada



On me pose souvent la question. Quels sont les appels d’urgence les plus marquants de ma carrière? Je sais répondre à la curiosité morbide, à cette fascination qu’ont les gens pour le drame. 

Je leur raconte le cas de putréfaction avancée, celui qui avait le scrotum collé au plancher. Mourir nu, c’est jamais l’idéal. Ou encore cette histoire de suicide manquée, puis réussie à la deuxième tentative. Je leur explique comment nous avions eu de la misère à comprendre pourquoi il y avait du sang partout, sur 2 étages, mais un seul corps.

Pour ce qui est des appels les plus difficiles, la réponse est simple : les enfants. Ç’a pas rapport que des enfants meurent. Puis, les cris plaintifs des parents brisés me restent à jamais dans les oreilles.


En vrai, je vous le dis, il y a de ces appels banals qui peuvent vous revirer comme une chaussette avec votre dedans émoussé exposé au dehors.



« Véhicule 241, 2-4-1, priorité 0, féminin 82 ans, arrêt cardiorespiratoire ».

C’est Heart Of Gold qui passe à la radio. Je finis d’engloutir ma sandwich tandis que j’en ai la chance.

Les situations 9-écho-1, à cet âge, ne surprennent pas. Surtout pas nous. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas de cœur, c’est devenu la routine malgré nous. Nous tentons un protocole de réanimation, puis souvent, nous arrêtons tout. Rien d’énervant. J'aime croire que toute bonne chose à une fin.

C’est un bungalow des années 50. Elle est dans l’état original. J’aime entrer dans ces maisons. Portique carrelé en damier, Salle de bain pastel, cuisine de lambris, plancher de chêne, ensemble à diner en stainless steel, des photos de famille dont certaines sont auréolées d’un effet spécial de brume. Ça sent le vieux tapis pis les toasts.

La dame est allongée au sol, bleue comme un raisin. Elle porte une robe de nuit de la même époque que sa maison. Une policière lui masse le thorax. C’est pas joli. 

Un bruit de plume, puis une voix rauque me font sursauter. « Môman, Môman »: un perroquet dans une cage, bientôt orphelin. Je me demande s’ils l’ont mis dans leur testament. Ses petites pattes enserrent le poteau. Il me regarde menaçant puis se met à esquiver des coups imaginaires de gauche à droite comme un boxeur, énervé.


Un vieil homme aux cheveux blancs épars est assis dans le salon, les mains sur les genoux, usé à la corde.


Il porte des bretelles et une ceinture sur son pantalon beige et des souliers laqués. Mon grand-père disait toujours qu’ « un gars avec des bretelles et une ceinture, ça fait pas confiance à son pantalon ». Il se balance doucement, voûté, silencieux, un policier à ses côtés.

La policière se tourne vers moi, les joues rougies, la couette défaite :

— Elle était dans son fauteuil roulant. Son mari était en train de préparer son petit déjeuner. Pis quand il est allé lui porter sa compote avec ses médicaments, elle respirait plus. On l’a couché par terre en arrivant.

Le 9-1-1 a demandé au mari, aidant naturel, d’entamer des manœuvres mais il en était incapable, il s’est écorché les tibias sur la chaise roulante en essayant de la soulever.

Nous déposons notre matériel. Je m’agenouille près d’elle.  Dans ma tête, Heart Of Gold joue toujours, malgré moi, malgré le drame. Ça me fait ça des fois. Mais je me retiens tout de même de marmonner les paroles.

— Lâche-pas, tu fais ben ça, on va préparer le combitube.

Je branche l’oxygène dans mon masque de poche. Je débute les ventilations. Je dois succionner des vomissures. Leur DEA demande une analyse : « choc déconseillé ».  Le combitube est près.  Nous procédons à l’intubation. Après l’auscultation, le massage se poursuit. Une dernière analyse, puis nous remplaçons le DEA de la police par notre DSA. Aucun autre choc n’est donné. C’est l’arrêt des manœuvres.

Tandis que mon partenaire l’extube. Je m’affaire à ouvrir les couvertures de son lit orthopédique dans le séjour, où elle devait camper depuis quelques semaines.


Notre prévoyons l’y déposer une fois débarbouillée, afin que le mari, auquel nous annoncerons le décès, puisse se recueillir auprès d’elle.



Je lui dirai  « j’ai une mauvaise nouvelle, le cœur de votre femme a cessé de battre, nous avons tout tenté, mais il n’y avait plus rien à faire ».

Mais il émerge du salon, hagard. Le policier tente de le retenir :

— Attendez Monsieur, revenez ici, juste une minute, lui fait-il.

Mais il le repousse doucement de la main, et s’engouffre dans la cuisine.

— C’est fini? demande-t-il d’une voix très forte, sur le point d’éclater.


Cette façon de se tenir nous surprend : petit mais droit, les yeux implorants et le torse plein d’air par-dessus ses pantalons de toile. Je n’ai pas le temps de lui faire mon speech. Il me prend les culottes à terre.


— Oui, que je lui réponds.

C’est pourtant simple. C’est fini. Fini. Oui.

Lorsque j’annonce le décès, les mots bien choisis, les phrases bien tournées font-ils plus de bien à moi qu’aux éplorés?

Il éclate en sanglots. Des sanglots comme vous n’en avez jamais entendu. Comme j’en ai rarement entendu. Il hurle sa douleur à pleins poumons, le souffle saccadé. Ses grands yeux bleus, ceux-là qui avaient séduit sa bonne dame, sont écarquillés. Les larmes mouillent déjà son cou.

— Je veux la voir!

J’avale péniblement ma salive. Il y a du cap d’acier au pouce carré. Nous ne savons plus où nous mettre.

— Attendez un peu Monsieur, on va vous l’installer, la nettoyer, tenté-je de le convaincre.

— Je veux voir ma femme, crie-t-il anéanti.

Cette façon qu’il dit « ma femme ». 60 années de mariage…


Se coucher tous les soirs, voir son visage, éteindre la lampe. Donner la vie. Couler des jours tranquilles. Les tracas, la maladie, les deuils. Perdre la jeunesse, la santé, puis le rire et la tête. Tout donner, chérir son souvenir.



Il s’effondre à ses côtés, tremblotant. Ça l’air de faire si mal! Le policier essuie une fine larme, au coin de l’œil, pour éviter qu’elles s’y accumulent. La policière, pragmatique, cherche la carte d’assurance maladie.

— Donnez-moi une débarbouillette! crie-t-il entre ses sanglots d’enfants.

Nous nous redressons sous l’ordre. Heureux d’avoir quelque chose à faire.

— Oui Monsieur, une débarbouillette, go.

Mon partenaire s’élance, trouve un linge dans la penderie, le mouille puis lui tend.

— Chérie je m’en viens te rejoindre! Je m’en viens te rejoindre mon amour, lui répète-t-il tandis qu’il la débarbouille.

Il soulève son torse du sol avec peine pour la serrer contre lui, comme une poupée de chiffon. Nous allons dans le salon en secouant la tête, parce que c’en est trop de le voir ainsi. Il embrasse son seul amour véritable.

J’ai la gorge si serrée, c’en est douloureux. Le barrage cède. Je pouffe en un sanglot étouffé, malgré moi. Je suis gêné. Je tourne sur moi-même. Je n’en peux plus. Ça me tire jusque derrière les oreilles. J’ai mal. J’essaie de déglutir, mais c’est coincé.

C’est la première fois que je pleure sur une intervention.


Mon partenaire sort sur le perron, pour ne pas s’effondrer lui aussi. Les policiers piétinent. Je dois rester fort pour le pauvre homme.  

Je vais le voir. Il me regarde éteint. Je pense que c’est de me voir ainsi les yeux pleins de larmes qui le fait émerger de la douleur. Cette impression que quelqu’un se ligue avec lui contre le malheur. Il me saisit un bras pour se relever. Il m’arrive au menton. Il m’attrape par derrière l’épaule. Je fais pareil. Nous regardons ensemble la femme au sol. Puis, il plante ses yeux bleus dans les miens :

— Comment je vais annoncer ça aux enfants?

— Une chose à la fois, lui dis-je en le tapotant gentiment, là c’est votre moment à vous.

Il m’agrippe et se plaque contre moi. Je l’attrape entre mes bras ouverts. Il mouille longuement ma chemise, avant que je l’aide à se remettre à genoux.  Le fait de l’avoir tenu dans mes bras, et de sentir ses jambes fléchir, me permet de me ressaisir. Je cherche un mouchoir pour éponger le coin de mes yeux.

Il y a de ces rares moments où la distance, la réserve, l’empathie, tout ça s’annihile. Ce cas, parmi des milliers, fait de moi un humain.

I want to live,
I want to give
I've been a miner
for a heart of gold.
It's these expressions
I never give
That keep me searching
for a heart of gold
And I'm getting old.
Keeps me searching
for a heart of gold
And I'm getting old.
I've been to Hollywood
I've been to Redwood
I crossed the ocean
for a heart of gold
I've been in my mind, 


it's such a fine line 
That keeps me searching 
for a heart of gold 
And I'm getting old. 
Keeps me searching 
for a heart of gold 
And I'm getting old. 
Keep me searching 
for a heart of gold 
You keep me searching 
for a heart of gold 
And I'm growing old. 
I've been a miner 
for a heart of gold. 









lundi 29 mai 2017

7 jours quinzaine


Je suis étonné de l’aimer ce métier. Je l’ai choisi entre tous et je le pratique en toutes saisons dans des conditions hostiles, des odeurs qui prennent à la gorge. En hiver, le vent me gifle et le verglas me pince les joues. Quand le patient que je porte dans l'escalier m’ordonne sans manières​ de lui couvrir les pieds parce qu'ils dépassent de la couverture, j'ai la mâchoire qui se crispe. Il ne me remercie pas. Il ne remercie pas non plus la serveuse chez St-Hubert. Je sais qu'il ne remercie personne. 

Encore un bachelor... S'éreinter. S'éreinter encore. 


Je suis étonné de l'avoir sous la peau ce job. La bile des inconnus enduit mes gants. Il y a souvent des selles molles à interroger. Je préserve leur dignité dans les minuscules salles de bain. On ne me cache rien de sa nature ingrate, on me la crachote au visage. On teste les limites de mon empathie, pour voir jusqu’où j’irais, pour voir à quel point je suis commis à la profession. J’évite des pièges tendus par des gens qui s’ennuient, qui doutent de tout, surtout de ma bonté.


Ravaler. Faire des yeux ronds à son partner.


Même si parfois on me confond avec un chauffeur, un laquais au service de Madame, j’embrasse ce « service à la clientèle » si particulier. Le réconfort que je prodigue compte plus que n’importe quel questionnaire systémique. Mes patients ne se sentent pas jugés. Avec moi, ils retrouvent une voix, un sourire, le flot de leurs larmes réprimées. Je fais mon possible afin qu’ils ne regrettent pas de m’avoir ouvert la porte de leur chaumière. Il n’y a qu’à moi qu’ils ouvrent la porte de cette manière, entrebâillée à mon arrivée. Il n’y a que moi pour m’y immiscer comme je le fais, ménageant le privilège qui m’est accordé.


Je me plais à penser que je fais une différence. Rarement en me braquant contre la mort. Souvent en étreignant la vie.


Si un événement les dépasse, leur semble insurmontable, ils font appel à moi. Ils pensent que je suis paré à toutes éventualités et ils ont raison. L'exception est ma norme, je suis «tout-terrain». Vaste entrepôt, minuscule cubicule, sentier équestre ou repère illicite, partout je taille ma place.


J'ai un laissez-passer pour les secrets bien gardés. 


Parfois, je me surprends à être heureux, vraiment. C’est quand le ciel est cristallin et la brise caressante. Au moment où je mets le doigt sur le bobo. Lorsque je traverse la ville en son flanc pour répondre à une « vraie urgence » ou que je sépare les flots d’un trafic dense. Quand je rigole avec mes collègues, que je me bidonne avec ma partner. Ma partner, humaine, solide et rigoureuse. Savoir que l'on peut compter l’un sur l’autre.

Je soutire un peu de magie de ce sombre quotidien. Cet écureuil effaré qui courait devant moi sur le boulevard et moi qui répondais à une priorité 1, je l'avais suivi avec mes gyrophares sur une centaine de mètres (le gars à côté comprenait rien, moi non plus). La game de pétanque qui avait mal tourné au camp nudiste. Cette maquette de Manhattan en cups de lait 2%. Ces gens de caractère, leur collection d’artefacts inusités, leur demeure inchangée depuis 1920. Le drame c'est que la plupart du temps, j'oublie le menu détail de ce quotidien singulier. 


Se demander où sont les caméras ??


La fois que j’ai demandé au policier de me bâtir une rampe d’accès en plywood pour évacuer un traumatisé crânien et qu'il avait agrippé la ceinture à outils abandonnée au sol pour se mettre à clouer des travers. Ce bébé extirpé d’un véhicule submergé qui pleurait à pleins poumons, je l’avais serré contre mon cœur. Rendre un mari à sa femme. 


Arriver là où l’on m’attend, moi. S’y rendre, en chaloupe ou à pied. 


Se rendre à l’hôpital chaque fois, y arriver. Se débrouiller avec peu. Faire en sorte que ça marche. Se revirer de bord si ça marche pas. Ne jamais les abandonner.

J’ignore par quel miracle, mais c’est le plus beau boulot de ma vie.


#jesuisparamedic


Bonne semaine nationale des paramédics les amis.




dimanche 2 octobre 2016

L'ange sur son nuage (mettons)




La plupart des intervenants d’urgences le diront : ce qui reste en travers de la gorge lors d’une intervention difficile, c’est souvent la famille. Leurs cris, leurs pleurs et leurs supplications, c’est de la douleur, de la vraie. Ça fait mal de l’entendre. C’est plus difficile à supporter qu’une odeur, qu’une scène d’ampleur ou qu’une quantité massive de sang. Le sang, sur le plancher, parce qu’il se répand, on peut avoir tendance à l’évaluer à la hausse. (Oui je sais, c’est pas ordinaire d’apprendre une telle chose à l’école.) Mais la douleur, la vraie, celle qui coupe le souffle, rompt les jambes, soulève le cœur, elle se répand, et croyez-moi, même en l’évaluant à la hausse, on ne peut la jauger. Elle se répand jusqu’à nous, et nous empoigne l’empathie pour nous la secouer. Je plains d’ailleurs mes confrères et consœurs au centre hospitalier qui entendent cette douleur, depuis la petite salle où l’on installe ceux qui sont sous le choc.



Moi, je peux fuir. Je nettoie mon équipement, je me terre dans le camion ou je pousse une blague cynique. Ça m’est aussi arrivé de pleurer doucement, dans le huis clos.




«Véhicule 241, 2-4-1, priorité 0, féminin âge inconnu, 9-écho-1 »

Quand retentit le code d’affectation, je me refuse de penser à tout ça. Nous nous y sommes entraînés. Or, nous filons, sirènes et gyrophares, tout en fixant la route d’un regard de vétéran. Nous pousserions l’audace jusqu’à parler de la météo, mais nous n’avons rien à nous dire.

Nous arrivons devant un bungalow brun, comme celui de mon enfance. Nous empoignons trousses et moniteurs et gravissons les quelques marches. Déjà nos cœurs s’emballent, ils reniflent quelque chose, comme s’ils avaient leur propre instinct. Nous espérons qu’ils se trompent. Mais la porte d’aluminium maintenue entrouverte nous indique le contraire. Nous entendons les cris d’un homme au bout du couloir que nous empruntons.



Devant le seuil de porte, un petit garçon, il doit avoir 5 ans. Les bras ballants le long du corps, il regarde au sol.



Nous arrivons et il nous dévisage bouche béante. Nous devons le pousser gentiment pour entrer, « s'cuse-nous ti-loup ».

Le vieil homme est penché au-dessus de son épouse, hagard, le téléphone entre ses mains tremblotantes. Il en a plein les bras. Soulagé, il s’écarte dès qu’il nous voit, alors qu’il pivote tout son corps vers nous, par manque de souplesse, la colonne raide. Il a une cicatrice, 4 pouces sur la nuque. Une opération, sans doute assez grave, qui vous laisse des séquelles ou une dépendance aux opiacés. Ces petits détails ne m’échappent jamais, aussi futiles qu’ils puissent être en regard de la scène.

Le pauvre vieux ne comprend pas. Il est déconnecté. Il fait une ou deux blagues douteuses. On ne s’étonne pas plus qu’il faut de ces choses-là, on a déjà vu certains continuer le souper, tandis qu’on intubait leur conjoint sous la table de la cuisine. On vous l’a surement raconté celle-là.

La dame est étendue au sol dans la petite chambre. Elle est petite et frêle. Son regard est voilé et inexpressif. Nous patinons sur une mare de cartes de hockey. Ma partenaire se penche, elle met le genou sur Stéphane Richer. Je déballe les pads de défibrillation.



Pas de pouls ni de respiration, seulement cette mandibule qui pend mollement d’où s’échappe un râle agonal.



Le petit est toujours là, qui nous regarde fixement. Pourquoi ne l’emmène-t-on pas à la cuisine!

— Monsieur, pouvez-vous amener le petit à la cuisine. Monsieur!

Il est toujours accroché au combiné, mais cette fois il signale. Ils s’empressent toujours d’appeler de la parenté, quand ils ne le font pas avant même de faire le 9-1-1. Ils veulent entendre une voix familière, ils veulent faire quelque chose de leur peau, occuper leur corps d’automate,  alors qu’ils accusent le coup dans la chair avant même de le saisir.

Il ne m’entend pas.

— Monsieur emmenez le petit ailleurs s’il-vous-plait.

Je suis déchiré entre tenter de sauver la vie de cette femme, et l’enfance de ce garçon. Sauver l’enfance, c’est aussi tenter de sauver la grand-maman. De lui donner un sursis. Qu’elle s’éteigne plus tard, loin de son regard, une fois qu’on l’aurait préparé, le petit, en lui racontant l’histoire du nuage ou des anges, ou de ce que l’on voudra bien lui dire de la mort.

Je fais mon choix en un éclair. C’est pas joli.

Je déchire la blouse de la dame. Un bouton vole à l’autre bout, dans une boîte à chaussures vide. Je plaque les électrodes sur son thorax. C’est un rythme prometteur. Ma partenaire lance une analyse.

— C’est ma faute!

Je lève la tête, il me toise de ses grands yeux mouillés, le petit, une moue qui lui tord le visage, sur le point d’éclater en sanglots, les plus lourds du monde.



J’ai mal. Là, dans la poitrine, une pointe qui me darde,  en plein sur ce petit foyer, cette parcelle qui vous relie aux autres.



— Mamie m'avait dit que les cartes de hockey, elles étaient trop hautes.

Je voudrais lui expliquer qu’il n’a rien à y voir. Un malaise, au mauvais moment, au mauvais endroit. Mais comment lui résumer, dans une version « pour tout-petits » tout en préparant le matériel d’intubation?

« Choc conseillé ».

Je masse pendant la charge, tandis que ma partenaire fixe le moniteur le doigt tendu.



C’est décidé je lâche tout.



Quand le signal se fait entendre, je suis déjà dans le passage, j’ai pris le petit dans mes bras. Je l’installe sur une chaise dans la cuisine. Je demande au grand-père de s’asseoir à côté de lui, d’une voix ferme. Je peux être très autoritaire quand je m’y mets.

— C’est pas ta faute mon petit homme. C’est son cœur qui a décidé de s’arrêter. Quand on est vieux, le cœur n’avertit pas quand il veut prendre une pause.  Ok? que je lui dis, penché près de lui.

Ma partenaire s’impatiente :

— T’en viens-tu là?

J’accours dans la chambre.

— Elle a un pouls, pis elle réagit.

Nous nous regardons, incrédules et heureux.

Je vous l’ai dit déjà. C’est le cœur qui décide.





dimanche 22 mai 2016

Éditorial sur un mariage heureux




J’essaie parfois de me rappeler celui que j’étais. 

Avant que l’on dépende de mes moindres faits et gestes et que me soient confiées, au creux de la main, des vies et des existences fragiles.  Avant que je mette le pied dans ce bourbier, à la fois hostile et invitant. Avant que j’exerce un travail aussi grave, ce job sur lequel je me suis appuyé pour me forger une identité et qui s’est immiscé sous ma peau.

Je peine à me souvenir de ma conception de la vie, avant que j’accepte le marché que la destinée me proposait. Telle qu’elle est, vraie, crue, à prendre ou à laisser: la vie. On ne peut l’empêcher de régner, dans toute sa puissance. Elle opère ses mystères magnifiques et bat la mesure de ses saisons, qui parfois prennent fin abruptement. La nature nous gouverne avec force et les amoureux, qui n’en sont jamais rassasiés, peuvent l’admirer de près, toujours d’un peu plus près. À s’en brûler les ailes.



Le philanthrope en moi y a trouvé son compte, comblant les vides dans sa vie, par celle des autres. 


J’ai observé autrui sous toutes ses coutures, j’ai dépouillé ce regard de jugement. J’ai appris à m’approcher de l’autre, en mesurant une distance qui me prémunit des assauts d'un drame quotidien. 

Mais par moments, j'ai l’empathie qui s’emballe. C’est quand cette vieille main à la peau parcheminée se laisse étreindre. Quand elle me tapote la joue, avec affection. C’est la mère de quelqu’un, c’est ma mère à moi.

J’ai oublié depuis longtemps la confortable insouciance dont je profitais avant que j’habite un monde en marge, hors duquel je me sentirais seul.  

Je serais seul sans vous. Sans celui, qui m’écoute. S’il ne comprend pas toutes les dimensions de mon univers, tantôt morne, tantôt jubilatoire, il me
laisse le lui raconter. Je serais seul sans mes confrères et mes consœurs, et sans ce lien qui nous unit, cette profession, cette passion, pour le meilleur et pour le pire.



Quand tout va mal, que la mort gagne, qu’elle souffle tout sur son passage, j’ai en tête quelques interventions heureuses pour repousser l’abattement.



Des éclats de voix joyeux, des remerciements larmoyants, une accolade impromptue. 

Il y a aussi cet enfant qui s’est éveillé en salle de réanimation qui demande à me voir. Ma main qui ébouriffe ses cheveux soyeux alors qu’il me pose des questions sur mon radioportatif : « c’est quoi ça? ». Je souris, me refusant de cligner des yeux, pour éviter que mes larmes ne déferlent.  J’ai eu peur de le perdre celui-là. Mais il est toujours là.

Ils sont toujours là, et c’est un peu grâce à vous. C’est un peu grâce à nous.



Bonne semaine des paramédics,

prends soin de toi!





dimanche 10 avril 2016

Récit urbain




Je conduis. Ma partenaire rigole, cellulaire à l'oreille. Un léger accent s'accroche à certaines de ses syllabes. Cette musicalité, jolie et coriace, est issue d'une région éloignée qu'elle a quittée pour occuper un cadre dont les proportions, dit-elle, lui conviennent davantage. Elle largue son cellulaire dans le porte-verre et allonge son bras tatoué, s'y appuyant le menton, pensive.

La ville. Cet échantillon de monde, qui se suffit à lui-même. La ville se meut, immense et indolente, dans un mouvement perpétuel et désintéressé dont le détail s'agite. 


La nuit. Univers sombre et duveteux. Lenteur réconfortante que percent des lumières tapageuses. La nuit appartient à celui qui l'habite.

Nous arrivons sur Crescent comme on arrive à la maison. Centre-sud. C'est la sortie des bars. Une faune éclectique et impétueuse envahit les rues. Chancelante, elle s’égare, pivote sur elle-même. Telle une colonie de fourmis étourdies et un peu folles, les piétons sillonnent le bitume.



« Masculin 24 ans, intoxication à l'alcool »



J'allume les gyrophares et actionne les sirènes, ajoutant à la cacophonie. Nous sommes tout près. Les taxis s’empilent devant nous, houspillent les chauffeurs Uber qui leur barrent le chemin à leur tour. Nous nous garons comme nous le pouvons, effrontément, près d’un policier qui nous fait signe. Des jambes, blanches et velues, dépassent de la voiture de police.



Nous émergeons comme des antihéros, la mine sombre, confrontés à une routine improbable et douce-amère.


Le bruit ample et dense de la ville nous étreint, indiscipliné et constant à la fois, comme le bourdonnement d’une jungle hostile.

Tandis que nous foulons le trottoir pour empoigner notre civière. Des filles en mini-jupes nous apostrophent en s'esclaffant, mâchant péniblement quelques avances douteuses. Juchées sur des talons impossibles, elles charrient leur croupe maladroitement d'un côté puis de l'autre, se serrant les coudes.


— Je vous présente Robert, dit le policier d’un ton neutre. On n’a pas de pièce d’identité. C’est le barman qui m’a dit son nom, poursuit-il, Robert a trop bu. Et Robert a chaud.

— Robert est intox, que je lui réponds sans appel.

Il gît en sous-vêtements, à plat ventre sur la banquette du véhicule de patrouille. Il perle de sueur.


— Robert l'a échappé, dit doucement ma partenaire retirant deux doigts de son artère radiale, satisfaite.

Sa voix chaude pardonne, comprend, accueille. Possible qu'elle l'avait regardé droit dans les yeux le vice. Elle le savait polymorphe le vice, tantôt impulsif, tantôt prémédité. Elle l’imaginait maladif, analgésique, stupide aussi parfois. Elle n’offrait ni excuses, ni blâmes.

— Robert? Vient, vient nous voir, tente-t-elle à nouveau.


Elle lui agrippe le trapèze et lui roule entre ses doigts, bien comme il faut, d’une poigne de fer. Nul ne résisterait. Il reste inerte respirant bruyamment comme un mammifère repu.

Des bruits de verre volant en éclat, des cris retentissent, puis une bousculade, des insultes, deux hommes se prennent au collet. Les policiers quittent prestement pour disperser les quelques âmes surchauffées.


L’une des filles surexcitées tente de molester un des policiers. Il protège son arme nerveusement, croyant qu’elle voulait l’atteindre.


Il revient vers nous, excédé. Quant à nous, après avoir étiré le cou comme des oiseaux curieux, nous retournons à notre besogne. La civière est juste à côté. Nous tentons de tirer Robert de sa posture, mais il nous glisse des mains comme un poisson qui compte sur son ultime mécanisme de protection, ce mince filme gluant recouvrant ses écailles.

— Viens Robert! T'as donc ben chaud cher. Faudrait un drap.


Je file chercher le drap, heureux de cette idée fameuse.
C’est une bonne pièce d’homme et le banc est trop étroit pour le pivoter sur un côté. Nous tentons de glisser le drap sous son ventre dénudé et moite.


Mais un constat s’impose, d’une logique implacable : cuir sur cuir, y’a rien de pire.


Comme des forcenés, nous tentons de le tirer de là. Mais rien n’y fait. Le policier se place à la tête pour le soulever par les bras. Je me dis : quel job de merde. J’ai mal aux reins. Puis, la gravité se décide soudainement à y mettre du sien lorsqu’il se recroqueville d’un coup sec, au moment où nous tirons sur ses jambes de toutes nos forces.

Il glisse hors du véhicule de patrouille, ventre nu, sur l’asphalte. Trois fêtards hilares dégainent leur iPhone pour immortaliser la scène.

— Come on! se contente de souffler ma partenaire.


Les gaillards en ont que pour elle. Ils miment des crises cardiaques, font des allusions sexuelles. Elle se retient de les envoyer paître. L’un d’eux en remet une couche. Il lui demandent son numéro. Elle lui dit de faire le 9-1-1.  Elle s'énerve un peu:

— Je t’appelle deux dudes barbus en back-up si tu veux, ils vont te procurer des soins! finit-elle par lui crier.

Il s’en va prostré, rejoindre ses amis déjà plus loin.

Nous parvenons à installer notre patient sur la civière. Il bredouille des phrases incompréhensibles ou pousse des cris aigus tandis que nous l’embarquons.

Pendant le transport. Robert est combatif 
et désorganisé. 

Par moments, il écarquille les yeux, se rebiffe, et arrache le masque. Puis, il fait une longue pause d'apnée. Résiste à sa ventilation. S'agite encore. Cesse de respirer. 


Ma partenaire finit par statuer que la stimulation verbale est le meilleur moyen d'oxygéner son patient. Ainsi, elle y va de « Respire Robert! Respire ! » qu'elle combine à une friction du sternum, lors de chacune des pauses d'apnée. Ce dernier répondant au stimulus, prend indéfectiblement une bouffée d'air quand elle le lui ordonne, rétablissant son rythme respiratoire dans les normales et hissant sa saturométrie dans des mesures respectables.

— Robert dis-moi donc, t'as-tu pris du GH? dit-elle en scrutant la réactivité de ses pupilles avec sa lampe de poche.

Nous avisons l’infirmière de notre arrivée imminente.

— Il respire spontanément? demande l’infirmière à la fin du rapport verbal de ma partenaire.

— Oui faut juste y faire penser, se contente-t-elle de répondre.

A notre arrivée, le personnel médical l’attend, planté en salle de réanimation, peu impressionné. Ils s'amènent lentement, depuis le poste, d’un pas traînant. Nous le tirons dans la civière d’hôpital, sous les néons éblouissants.

Dehors, le soleil qui se lève fait plisser nos yeux rougis. Quand la nuit tire à sa fin, elle rappelle à ceux qui souffrent qu’ils sont diurnes.

Montréal nous recrache de son tumulte.




samedi 27 février 2016

Récit rural




Je connais ce rang de campagne par cœur. Chaque jour, nous nous empreignons du calme des plaines balayées par le vent. Les labours attendent le printemps et les cheminées fument. Humbles baraquements, fiers silos, maisonnettes colorées, granges décrépites et chiens aux aguets défilent à la fenêtre.

Nous passons devant une petite croix érigée en bordure de la route par la famille d'un disparu. Sur la croix faite de 2 x 4 po, on a pris soin de noter la portion de vie terrestre consumée:1985-2005. 


Luisant ostensiblement sous un rayon de soleil, la croix résiste aux bourrasques, témoin obstinée de la précarité de la vie. J'étais là quand cette vie a été fauchée, impuissant, enfoncé jusqu'au genou dans la ravine engorgée des eaux du redoux.  

Chaque fois qu'elle surgit dans ma fenêtre ou du coin de mon pare-brise, cette croix, je me souviens du cri du père, étranglé d'une douleur indicible. Celui qui a abaissé la scie sur le 2 x 4 po, la peine au ventre, encore endeuillé, pour en faire un autel. Il y en a bien trois ou quatre des croix comme celle-là qui ne me sont pas étrangères. Elles fleurissent parfois aux rappels du sombre jour. Je les dépasse à grande vitesse sur la route, refermant les yeux momentanément, en guise d'infime recueillement, surtout reconnaissant d'être épargné du grand Drame qui guette une poignée de malheureux. Ma job m'aura tiré d'une confortable insouciance, pour de bon.


Nous atteignons notre point d'attente comme on arrive à la maison. Un collègue pompier fait le plein à la station-service. Il me salue faiblement d'une main qu'il replonge au chaud dans son parka. 


Il ne va pas bien depuis que nous sommes intervenus ensemble auprès du petit de sa belle-sœur. 


C'est le malheur des premiers intervenants qui desservent leur patrie, quand toute leur famille y réside. Cet élancement furtif qui nous encercle le cœur lorsque nous croyons reconnaître l'adresse dictée par la répartition... Ça fait partie, disons-le comme ça, des petits caractères inscrits tout en bas du contrat.

J'aimerais savoir quoi faire, quoi dire, quand le Drame nous gagne nous aussi, les épargnés, quand nous y mettons les pieds.

Bill est là lui aussi, transi, plus abîmé que jamais, édenté, ses vêtements troués. Bill n'a pas de domicile fixe. Comme toujours, il s’est réfugié sous la corniche du commerce. Je descends lui apporter le café que je lui ai pris en chemin.

  — Salut Bill! Un bon café? dis-je en lui tendant.

 — Merci man!

 — De rien Bill.

Mon partenaire essaie une nouvelle fois de le convaincre de quitter pour la banlieue d'à côté. 

  — C'est dangereux à vélo sur les rangs Bill. C'est pas la meilleure place pour vivre dehors. Il y aurait plus de ressources pour toi en ville. C'est ton call Bill, quand t'as besoin on est là.

Bill opine. Il y pensera. Un jour nous finirons par le retrouver tuméfié, sur le bord de la route, à côté de son vélo tordu.

« Véhicule 241, 2-4-1, priorité 1, féminin 82 ans, difficulté à respirer ». 

C'est madame L.. Chaque hiver, elle en a jusqu'au mois de mai à se taper pneumonie sur pneumonie. Peut-être s’est-elle affaissée au sol? Comme d'habitude, elle n’acceptera de nos services que de l'assistance à se relever, et au passage, nous remettrons la porte de son garde-robe sur son rail. C'est une vraie plaie, cette porte-accordéon.

C'est toujours comme ça avec Madame L., elle voudrait bien que nous restions un moment, et sans accéder à ce besoin désespéré, nous obtempérons comme nous le pouvons, ajustant la porte débraillée, décoinçant une latte du store vertical ou atteignant pour elle, la boîte à couture tout en haut de la penderie. Nous en profitons pour échanger avec elle, quelques politesses.

Mais cette fois c'est plus grave, Madame L. en est à ses derniers miles. Elle halète, l'œil mi-clos. L'infirmière du CLSC est sur place. Dépêchée pour des soins de routine, elle l'a trouvé comme ça. 


Madame L. avait un certificat de non-réanimation. Je l'ignorais. C'est l'infirmière qui me le tend. Madame L. avait décidé que si ça tournait mal, elle en resterait là. 


Nous la prenons comme un oisillon, l'emmitouflons dans la couverture. La porte de son garde-robe est à nouveau démise, et pend tristement, entrebâillée, retenue par la tige métallique du haut. Son souffle se fait plus rare.

 — Vous n'êtes pas seule Madame L., que je lui souffle à l'oreille, je reste avec vous. 

Apprendre à sauver des vies, c'est une chose. Apprendre à les laisser s'éteindre c'en est une autre.

Nous vivons dans un petit monde. 

mercredi 7 octobre 2015

La guerre avec un couteau suisse




« Véhicule 241, 2-4-1, priorité 0, pour un bébé, 9 écho 1, arrêt cardiorespiratoire »

Un pieu s’enfonce dans mon cœur. Une image traverse mon esprit, celle d’une mère déchirée par la douleur me tendant un poupon inerte.

— C’est pour masculin, âge 0 jour, complète le répartiteur médical atterré.

Puis, j’ai cette seule pensée : profitais-je pour les derniers instants d’une santé mentale que je tenais pour acquis? Allais-je basculer? Allais-je perdre la quiétude, le sommeil, l’appétit pour l’amour ou pour la vie?

— C’t’un cas d’obstétrique Monsieur ?

— Positif 241.

— Vous allez m’envoyer un effectif supplémentaire ?

— …

Il hésite, puis me met sur attente.

— C’est confirmé 241, c’est un bébé code.

Encore ce coup, juste là dans ma poitrine.

Puisque nous sommes tout près, nous n’avons pas le temps pour plus d’échanges via les ondes radio. Mais la torture d’un long trajet sera évitée.


Dans ces cas-là, j’ai mal. Un malaise pulsatile qui me heurte, me frappe de toute part, dans mon cou, dans ma tête. 


Et seul le fait de prendre part au drame me donnera un bref répit, me refusant sur le terrain la moindre émotion. Je tente de contrôler les battements de mon cœur, ralentissant mon rythme respiratoire. Je le fais machinalement, sans y penser puisque je suis absorbé par le défilement séquentiel des actes à poser. Heureusement, la douleur se dissipe alors que je la refuse, lui ferme la porte. Je ne laisse rien paraître, j’ai depuis longtemps cette couenne qui me garde des élans émotifs, de l’intérieur comme de l’extérieur. Peut-être que ce sera une fois chez moi, assis à ma table, que je ressentirai les symptômes du drame qui s’est immiscé sous ma peau. Je ne suis pas né de la dernière pluie, je me sais vulnérable, faillible et ébranlable. L’invincibilité n’a été octroyée au genre humain que dans les contes fantastiques. Je ne suis pas Capitaine América. 


Puis, entre vous et moi : même Capitaine América chokerait là-dessus. Parce que dans la vraie vie, les bébés morts reviennent pas à la vie. 


En entrant, j’entends un cri puissant, guttural. À priori, ça me semble un cri d’horreur, poussé avec les tripes. Je crois que c’est la mère qui hurle sa douleur, celle de perdre un enfant. Nous la trouvons étendue au sol, nue, béante, haletante. Le cou arqué, elle nous fixe d’un œil de plomb, par-delà son ventre rond et lisse. Il y a dans la façon dont elle se cambre, une sorte de résignation tranquille, presque aimante. Elle pousse un long cri plaintif, plissant maintenant les yeux.
Je regarde autour.

— Il est pas né? demandé-je à la mère.

— Ben non il est pas né! me crache-t-elle.

Mon partenaire et moi nous regardons un instant. Nul besoin de parler. Il est trop tôt pour ressentir le soulagement. Nous ne sentons pas encore sous nos pieds, le sol qui s’est dérobé.

— On nous a dit qu’il était né, insisté-je.

— Non je leur ai seulement dit que ça fait 12 heures qu’il n’a pas bougé.

Le combiné de téléphone gît sur le sol, toujours allumé.

— OK vous ne l’avez pas senti bougé! Ok….



À l’école, on nous avait appris comment procéder aux accouchements ainsi qu’à réagir à quelques complications. On nous avait bien remis un protocole où y étaient consignés les gestes à poser. Une seule fois depuis lors, on m’avait demandé si je me souvenais comment faire. J’avais brandi mon protocole et avais ajouté : « mais y’a rien comme le faire! » On m’avait alors installé avec un mannequin de plastique d’où on sortait un bébé en caoutchouc


Puisqu’on nous envoyait à la guerre avec un couteau suisse, je m’étais dit que je saurais, le moment venu. 



Je comptais sur mes aptitudes singulières de travailleurs « tout terrain ».

— Sentez-vous pousser dans vos fesses?

— Ouiiiiiiirrrrrrrrr…

Une nouvelle contraction la paralyse à nouveau. Il n’y avait pas 30 secondes qu’elle avait eu un répit.

Mon partenaire ouvre la trousse à obstétrique et tâtonne le matériel qui lui est peu familier, comme s’il fouillait dans le sac à main de sa mère. Il me tend les gants stériles que j’enfile, la main chevrotante. Mon partenaire étend le champ entre les jambes de la mère tandis que je jette un œil au périnée. J’y entrevois les petits cheveux noirs du bébé. Mon partenaire plaque un masque d’oxygène sur le visage de la mère.

— Prochaine contraction vous allez pouvoir pousser!

Elle se raidit sous la douleur une nouvelle fois. Elle souffre comme elle peut. Mais à l’apogée de la douleur, son œil s’agrandit, la panique s’installe : comment pouvait-elle s’attendre à pire? Comment continuer?

— T’es capable ça va ben aller!

— Je peux pas! Je peux pas!

Son souffle chaud embue le masque.

— Oui, vas-y, je te lâche pas.

Elle se met à pousser de toutes ses forces et la tête sort presque aussitôt. La pression est si forte, que tout de suite, je dégage une épaule, puis l’autre. Son cri plaintif se change en un hurlement de surprise, lorsque je saisis le bébé qui émerge avec un flot de liquide amniotique. C’est d’abord sa tiédeur que je remarque à travers mes gants trempés, et ça me semble plutôt logique qu’il le soit. 

Il ne pleure pas, mais gigote vivement. J’aspire sa bouche, puis son nez avec la poire. Ça semble lui déplaire. Il se met à hurler éperdument. Je l’essuie du mieux que je peux. Nous coupons le cordon entre les deux clampes que mon partenaire appose. Je plaque le petit contre la poitrine de sa mère. Je les enroule tous les deux dans la couverture chaude.

Mon backup arrive. J'entends leurs grosses bottes, puis je vois leur bouille: yeux hagards, joues rougies.
 


Ils croyaient descendre avec nous en enfer. Ils s'arrêtent net dans l'embrasure de la porte.



— Désolé les amis on n’a pas eu le temps de vous donner d’autres infos.

— On comprend ça, fait la première stoïque.

— On aurait besoin de serviettes, ajouté-je avec un large sourire.

Mon partenaire détale pour préparer la civière, tandis qu'ils cherchent la penderie.

Les cris puissants du bébé, entrecoupés par de courtes pauses, lui permettent de gonfler sa petite cage thoracique d’un air renouvelé. Le filet d’air qui agite ses cordes vocales ne suffit pas à la pulsion de vie, alors que son vagissement s’éteint en déraillant, avant de recommencer à nouveau. Une fois, puis une seconde fois, et bientôt on ne les comptera plus ses bouffées d’air devenues coutumières. Le miracle de la respiration on aura tôt fait de le tenir pour acquis.


Je jette un coup d’œil au nourrisson qui tète maintenant, blotti contre sa mère. Finalement, il s’en tirera indemne. Et moi aussi.



À tous mes consœurs et confrères qui n'ont pas encore retrouvé le sol qui s’est dérobé sous leurs pieds.